Entretien avec l’expert Pie Müller

Pourquoi sommes-nous victimes des moustiques lors de ces douces soirées estivales ? La lumière attire-t-elle vraiment ces satanés insectes ? Et comment se protéger au mieux contre les moustiques ? De nombreuses questions se posent autour des moustiques et parfois nous manquons de réponses fiables. Afin d’éclaircir ces questions, nous avons organisé un entretien avec l’expert en matière de moustiques de l’Institut tropical et de santé publique suisse (Swiss TPH), Pie Müller. Apprenez ici quel est le lien entre le commerce des pneus de voiture et la prolifération du moustique tigre asiatique et pourquoi quelques-uns des remèdes anti-moustiques ne fonctionnent pas du tout.

Le parcours de Pie Müller Mückenexperte Pie Müller im Interview.

Pie Müller s’est toujours intéressé aux insectes et à leur biologie. Il a fait des études d’anthropologie (l’étude de l’humain) et a donc cherché un domaine qui permettrait d’allier la médecine et sa passion pour les insectes. La recherche sur les moustiques lui permet d’associer les deux – comme il a pu s’en rendre compte en passant du temps dans des zones tropicales. Avant de prendre son poste à Bâle en tant que chef de bureau au sein de l’Institut tropical et de santé publique suisse, il a fait un doctorat, puis il est parti à Liverpool (en Angleterre) où il s’est consacré à la recherche sur les moustiques et les résistances aux insecticides qu’ils peuvent développer. Actuellement, son travail porte principalement sur la biologie du moustique ainsi que sur le développement et l’application de nouvelles méthodes de surveillance et de lutte contre les moustiques. La recherche et le développement de nouveaux sprays anti-moustiques et d’insecticides testés en laboratoire font également partie de son domaine de compétence.



  1. Le moustique est l’un des animaux les plus dangereux de la planète – êtes-vous d’accord?

    Les moustiques femelles piquent les humains, car ils ont besoin de sang pour produire des œufs. Beaucoup de gens pensent qu’ils sont inoffensifs et aspirent tout simplement un peu de sang, alors qu’ils peuvent transmettre diverses maladies d’un être humain à l’autre ou d’un animal à l’être humain. Ces infections peuvent avoir des conséquences graves pour la santé, voire provoquer la mort. Si on considère qu’environ 700 000 personnes meurent des conséquences d’une piqûre de moustique, alors oui, c’est un des animaux les plus dangereux.

  2. Une douce soirée estivale avec des amis – alors que les uns sont pris d’assaut par les moustiques, les autres passent une soirée tranquille. Pourquoi certaines personnes se font-elles plus souvent piquer que d’autres?

    Les moustiques utilisent plusieurs sens pour trouver leurs victimes. De loin, c’est surtout la teneur en CO2 lorsqu’on expire qui les attire. Lorsque les moustiques s’approchent de nous, c’est alors l’odeur corporelle, qui est individuelle, qui fait la différence – certaines personnes sont donc plus attrayantes que d’autres pour les moustiques. D’autres facteurs peuvent être la température du corps, la sueur ou les produits cosmétiques. Par exemple, l’acide lactique contenu dans certains produits cosmétiques attire les moustiques.

  3. Quels sont les meilleurs conseils pour se protéger contre les moustiques?

    Un bon moyen de se protéger, ce sont les vêtements. Il vaut mieux porter des vêtements amples, car les moustiques piquent même à travers des jeans près du corps. Il faut appliquer du spray anti-moustiques sur toutes les parties du corps qui ne sont pas couvertes et le répartir uniformément. Il est important de n’oublier aucune partie du corps, car les moustiques trouveront toute partie du corps non-protégée, aussi petite soit-elle, et piquerons. Des barrières physiques, comme des moustiquaires au niveau des fenêtres, sont également utiles. Lors de voyages dans des zones à risque de malaria, les moustiquaires au-dessus du lit permettent de se protéger contre les moustiques porteurs de la malaria actifs la nuit.

  4. Des ultrasons ou manger de l’ail – au-delà des anti-moustiques fiables, il y a de nombreux conseils et dispositifs anti-moustiques en vente sur le marché qui promettent de nous libérer des moustiques. Dans quelle mesure sont-ils fiables?

    Il n’y a aucune indication scientifique prouvant que l’ail ou la vitamine B permettent d’éloigner les moustiques. Les évaporateurs ne sont pas toujours fiables non plus: il y a différents modèles et la plupart répandent uniquement des insecticides lorsqu’ils sont allumés. Selon les produits, ils sont efficaces mais bien entendu uniquement lorsqu’ils sont allumés. Comme les moustiques n’entendent pas les ultra-sons – ils entendent surtout les fréquences à 400 Hertz – les systèmes anti-moustiques à ultra-sons ne sont pas adaptés non plus. Tout équipement acoustique efficace serait également perçu par notre oreille. Qui aurait envie d’entendre un „la“ toute la nuit?

  5. Tenons-nous en aux méthodes qui ont fait leurs preuves alors. Mais là aussi, il règne une certaine confusion : comment et quand appliquer un produit anti-moustiques ? Que faut-il prendre en compte?

    Il est important de bien secouer la bouteille juste avant l’application d’un anti-moustiques. Il faut ensuite étaler le produit uniformément sur la peau. Si vous souhaitez également l’appliquer sur les vêtements, testez le spray sur une petite surface afin de vous assurer qu’il ne provoque pas de décoloration. Si vous souhaitez également mettre un protecteur solaire, appliquez le d’abord, attendez 20 minutes, puis utilisez le spray anti-moustiques. Veillez à éviter les muqueuses, la bouche ou les yeux. Pour les enfants, il est recommandé qu’un adulte se charge de l’application du produit anti-moustiques. Renouvelez l’anti-moustiques après avoir fait du sport ou après avoir été dans l’eau – tout comme pour les protecteurs solaires.

  6. Le prochain voyage en zone tropicale approche à grands pas : un voyage dans ces zones-là requiert-il une préparation particulière?

    Il est recommandé de consulter un médecin spécialisé dans les maladies tropicales avant le voyage. Il disposera des connaissances nécessaires sur la destination et saura notamment si certains vaccins sont indispensables. Il pourra également vous informer sur les mesures de prévention telle que la chimioprophylaxie contre la malaria. Elle offre une bonne protection, sans être fiable à 100%. C’est également pour cela qu’il faut bien se protéger contre les moustiques. Il y a également des destinations tropicales qui ne sont pas des zones à risque pour ces maladies et ne demandent donc aucune précaution particulière.

  7. Quelle est la probabilité que la malaria, le chikungunya ou d’autres maladies transmises par les moustiques se répandent également en Suisse?

    Pour qu’un moustique puisse transmettre un agent pathogène, il faut qu’il ait ingurgité le sang d’une personne contaminée. Et avant que l’agent pathogène ne puisse être transmis à travers une piqûre, il faut qu’il se multiplie dans le moustique. Seulement quelques espèces peuvent servir de vecteur de maladie, car tous les moustiques ne piquent pas les humains et l’agent pathogène ne peut pas se multiplier dans tous les moustiques. Environ 60 des 3 500 espèces de moustiques peuvent par exemple transmettre la malaria. Plus ce type de moustique est en contact avec des êtres humains malades, plus la probabilité de transmission de la maladie augmente. Même si la malaria était présente en Suisse jusqu’au début du 20e siècle, il faut voir la situation dans son contexte : d’une part, il y avait beaucoup plus de moustiques, d’autre part, les conditions de vie étaient complètement différentes. Le nombre de cas de malaria a baissé significativement après l’utilisation de DDT (dichlorodiphényltrichloroéthane). Au-delà de l’apparition des insecticides, la prise en charge médicale suisse est nettement meilleure. Si quelqu’un a les symptômes de la malaria et consulte un médecin, il est traité en fonction. Cela limite la probabilité qu’un porteur de la maladie soit de nouveau piqué et que le parasite se répande.

    Contrairement à la malaria, il est possible en revanche, que le virus chikungunya se répande en Suisse à travers le moustique tigre. On trouve d’ores et déjà cette espèce de moustique dans le canton du Tessin et nous supposons l’existence d’une première population à Bâle. Si quelqu’un se rend dans une zone à risque du virus chikungunya, se fait piquer par un moustique porteur du virus, retourne en Suisse et devient ici victime d’un moustique tigre local, le virus peut se répandre, en théorie. Contrairement à la malaria, il n’y a pas de traitement spécifique pour ce virus.

    Un autre virus qui pourrait nous inquiéter est la fièvre du Nil occidental. Normalement, il se transmet entre oiseaux, mais il y a également des espèces de moustiques qui piquent aussi les humains et transmettent donc le virus de l’oiseau à l’humain. L’année dernière, 2 083 cas d’infection ont été recensés en Europe. A l’avenir, la Suisse aussi pourrait être touchée.1

    Néanmoins, il n’y a pas de raison de paniquer à l’idée d’une épidémie. Mais il faut observer la situation et limiter la densité de population des moustiques lorsque c’est nécessaire.

  8. On trouve déjà le moustique tigre en Suisse. Comment est-il arrivé ici?

    Cette espèce d’insectes colle ses œufs résistants à la sécheresse au-dessus de la surface de l’eau, sur le rebord de petits contenants – au départ, ils ont une stratégie d’adaptation aux cavités d’arbres remplies d’eau. Ils y restent jusqu’à ce qu’il pleuve et que le niveau de l’eau monte, c’est là que les larves éclosent. On suppose que le commerce de pneus de voiture est responsable de la prolifération des moustiques tigres, car les conditions y sont semblables à celles des troncs d’arbres pour les moustiques. Les pneus sont stockés à l’extérieur, le commerce les a fait parvenir en Italie en passant par les États-Unis. Les moustiques adultes ont voyagé jusqu’en Suisse en voiture sans se faire remarquer.

  9. Comme on en trouve maintenant en Suisse, la prolifération des moustiques tigres doit maintenant être documentée. Comment fonctionnent les systèmes de surveillance des moustiques et quels en sont les objectifs?

    Dans les zones où l’on n’a pas encore découvert de moustiques tigres, il est important de poser des pièges dans les restoroutes et les aéroports. Ils sont installés le long des grands axes routiers, là où le risque d’introduction du moustique est le plus élevé. Les pièges sont constitués de pots de fleurs remplis d’eau, afin d’imiter les troncs d’arbres, et donc créer un endroit idéal pour pondre des œufs. A l’intérieur, on trouve une tige en bois, sur laquelle les moustiques collent leurs œufs. Lorsqu’on trouve des œufs sur la tige, on vérifie si l’on en trouve d’autres dans la même zone. S’il est clair qu’il s’agit de moustiques tigres, alors on retire le piège ou on le traite au Bti (Bacillus thuringiensis var. israelensis). Ce biocide naturel traite spécifiquement les larves de moustiques. Au Tessin, cette approche a permis de réduire les populations de moustiques de façon drastique. La mise en place de pièges supplémentaires pour les moustiques adultes permet par ailleurs d’approfondir les recherches concernant la densité de population ou des maladies qui pourraient être transmises.

  10. Où en est la recherche actuellement ? Quel est votre domaine de recherche au Swiss TPH?

    Nous essayons de mieux comprendre la biologie du moustique, à plusieurs niveaux, pour protéger les humains contre les maladies transmises par les moustiques. Sur le terrain, nous examinons où et quand quelle espèce de moustique est recensée et faisons des analyses de parenté à l’aide de méthodes de biologie moléculaire. Cela nous permet de savoir quels chemins mènent à l’introduction d’espèces étrangères invasives. Les études de terrain permettent par ailleurs d’évaluer l’efficacité des mesures de surveillance et de voir s’il existe un risque de transmission de maladies à cause des espèces importées.

    Dans le laboratoire, nous examinons par exemple le comportement de moustiques et leur perception des anti-moustiques. Aujourd’hui encore, nous ne savons pas précisément quelle est leur influence sur le comportement des moustiques, alors que nous les utilisons pour nous protéger contre les moustiques depuis des années. Afin de répondre à cette question, nous utilisons un système vidéo de pointe qui permet d’observer le comportement des moustiques, même dans le noir, à la milliseconde près.

  11. Et pour finir cet entretien, M. Müller nous dit la vérité sur un mythe:

    Éteignez les lumières, ouvrez les fenêtres, et les moustiques ne viendront pas – cela est-il vrai?

    Non, les moustiques trouvent aussi les humains dans le noir. C’est le CO2 et leur odeur corporelle propre qui attire principalement les moustiques femelles.

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    1 Centre européen de prévention et de contrôle des maladies : fièvre du Nil Occidental. URL: https://ecdc.europa.eu/en/west-nile-fever (14.05.2019).